Rêve d'enfant

Il était revenu là comme s'il n'avait jamais quitté l'endroit, chaque pas en avant faisait remonter des souvenirs depuis longtemps disparus et qu'il croyait oubliés à jamais. C'est sur ce chemin qu'il avait donné ses premiers coups de pédale sans roulette avec son père, qu'est-ce qu'il avait peur ce jour-là… Les images revenaient à la manière d'un flashback de film. Il se revoyait tétanisé par la peur, son père le maintenant avec une main sur le guidon et l'autre sous la selle, l'encourageant et le motivant en lui disant qu'il croyait en lui. Il se rappela ce moment où il eut le sentiment d'être intouchable quand une fois lancé, son père le lâcha et qu'il put continuer à avancer seul. Bien sûr, au bout de quelques mètres il y eut la chute mais pendant un bref instant il avait réussi et il avait vu la lueur de fierté dans les yeux de son père. Avec le recul ce n'était pourtant pas grand-chose mais au fond c'est ce que chaque enfant recherchait dans le regard de ses parents.

 

Une centaine de mètres plus loin, un vieux chêne bordait toujours le chemin, il s'approcha du tronc et reconnut la gravure qui y avait été faite une vingtaine d'années en arrière : un cœur avec deux initiales séparées par un plus. C'est ici qu'il avait embrassé sa première "amoureuse" et ils avaient marqué cet arbre dans la foulée en signe de leur amour éternel. Bien sûr, à cet âge-là on croit toujours que l'amour dure toujours ce qui n'est pas le cas…

 

Il s'enfonça un peu plus dans la forêt et revit les nombreuses parties de cache -cache ou de guerre qu'il avait faites avec ses copains. C'était le bon temps, l'époque où l'on ne se souciait de rien et qu'on vivait pleinement ses rêves parce qu'on n'avait que ça à faire. Entre huit et 15 ans on peut être ce qu'on veut : astronaute, pompier, joueur de foot, etc. Tout est envisageable, rien n'est impossible et c'est ça qui est beau. Parfois certains enfants s'accrochent à leur rêves et tentent de le réaliser coûte que coûte, tandis que d'autres lâchent trop vite.

 

Il arriva près d'un monceau de planches de bois, avec de vieilles roues éparpillées, c'est ici qu'avec ses copains, il avait "construit" leur sanctuaire, une sorte de cabane en bois qui ne ressemblait à rien avec des planches récupérées un peu partout. Ils avaient volés des roues sur de vieilles voitures ou remorques abandonnées et les avaient empilées pour faire des sièges. Ce sanctuaire ne ressemblait à rien déjà à l'époque mais pour eux c'était leur monde et ils en étaient fiers. Aujourd'hui avec l'ouvrage du temps, des passants auraient plus pensé à une décharge sauvage qu'à des jeux d'enfants.

 

Il s'arrêta au premier siège de pneus, tourna de 45 degrés sur la droite, fit quatre pas, tourna de 90 degrés sur la gauche puis avança de 15 pas. S'il ne se trompait pas c'est ici qu'ils avaient caché leur trésor vingt ans auparavant, le dernier jour où ils étaient venus dans leur sanctuaire, peu avant qu'ils quittent définitivement le monde de l'enfance pour l'adolescence. Il commença à creuser à la main et tomba bien vite sur quelque chose de métallique. Il déterra l'objet et sortit une vieille boite de gâteaux rouillée par le temps et l'humidité de la terre. Il l'a posa à côté de lui sur le sol et des millions d'images lui revinrent à l'esprit.

Il ouvrit la boîte, il n'y avait qu'un seul papier dedans, preuve que les autres étaient également revenus avant lui. Il déplia le papier et reconnut son écriture d'enfant :

"Plus tard je serai écrivain"

Comment avait-il pu oublier son rêve ? Ce rêve qui lui tenait tant à cœur. Bien sûr qu'il avait grandi, qu'il avait évolué mais comment en était-il arrivé à là ? Il avait toujours eu ce but mais au fil du temps la réalité l'avait rattrapée et il ne faisait pas partie de ces courageux qui luttent jusqu'au bout pour atteindre leurs rêves quitte à prendre des coups en chemin. Il n'avait jamais eu le goût du combat et s'était donc laissé happer par la facilité de la réalité, s'enfermant petit à petit dans une prison qui avait fini par l'étouffer et lui aspirer toute idée. La réalité c'est qu'en rejetant son rêve, il avait refusé de vivre et il le sentait aujourd'hui. Il avait perdu ce quelque chose qui faisait sa personnalité et son originalité et s'était noyé dans la banalité du commun. Il était devenu personne au milieu de tout le monde.

 

Il se remémora l'enterrement de la boîte quinze ans en arrière :

 

Chacun avait écrit son rêve le plus cher sur un morceau de papier, soigneusement replié, puis posé dans cette boite métallique comme s'il s'agissait du plus précieux des trésors. Mais à l'époque c'était bien de ça qu'il s'agissait parce que pour un enfant les rêves et l'imagination sont bien plus précieux que n'importe quelle autre chose. Avant de recouvrir la boite de terre, ils s'étaient fait la promesse de tout mettre en œuvre pour atteindre ce rêve qu'ils avaient consigné, quelles que soient les difficultés en travers de leur route. Pour tous, ce papier était leur guide et leur lumière, un rappel de ce qu'ils voulaient étant petits. Ils avaient le droit de sortir le papier de sa boîte à la seule condition d'avoir perdu de vue leur rêve et le chemin les y menant…

 

Il était le dernier, mais comme tous, il avait fini par se perdre et jeter son rêve dans les oubliettes d'un passé révolu.

 

Il replia le papier, sortit son portefeuille de sa veste et rangea précieusement ce vestige d'une autre époque. Il prit un vieux ticket de caisse qui trainait dans son portefeuille, sortit un stylo et nota :

 

"A partir d'aujourd'hui, je ferai tout pour essayer de devenir écrivain"

 

Il plia le ticket, le déposa dans la boite qu'il enterra de nouveau. Un nouveau message pour un nouveau départ et cette fois-ci il n'était plus un enfant alors il n'avait pas le droit de se trahir une seconde fois…

 

Commenter cet article