Chapitre 4 : Premier rendez-vous

Trois ans s’étaient écoulés depuis sa mort et je pensais à elle encore très régulièrement. A la fin du collège, j’avais éprouvé le besoin de quitter cette ville que je maudissais au plus haut point, ces lieux qui me rappelaient sans cesse que je ne la verrai plus jamais ; j’avais donc opté pour une option qui ne se faisait pas ici et qui m’obligeait à quitter la ville pour aller en internat. Après la fuite lors de l’enterrement, la fuite du cimetière puisque je n’étais jamais allé sur sa tombe, voilà que je fuyais le dernier morceau qui me rapprochait d’Amandine. C’était lâche mais ici je n’arrivais plus à avancer, je vivais constamment dans le passé. Chaque pas que je posais me rappelait une anecdote, m’arrachant au passage des larmes et ouvrant un peu plus des blessures qui ne se refermaient pas.

 

En deux années dans le même lycée, je ne m’étais accroché à personne ; bien sûr, j’avais des amis mais j’évitais toute proximité afin de ne pas revivre le même cauchemar. Je m’interdisais ainsi toute relation trop poussée même si cela avait tendance à m’isoler. Depuis la disparition d’Amandine, je m’étais beaucoup renfermé, je ne me confiais plus à personne, je n’avais pas eu de nouvelle copine parce que j’en étais incapable, ce n’était pourtant pas faute d’occasions. Mais j’avais l’impression de trahir Amandine à chaque fois qu’une fille m’approchait, malgré sa disparition, mon cœur lui appartenait toujours et je n’arrivais pas à passer à autre chose. Je me rendais compte que la distance ne changeait pas énormément de choses, je pensais toujours très souvent à elle.

 

Je rentrais tous les week-ends chez mes parents avec grand regret, non pas que je ne voulais plus les voir mais j’associais tellement ce lieu à Amandine que je le supportais avec difficulté. A chaque retour se produisait le même scénario encore et encore : mes parents prenaient de mes nouvelles et je ne leurs répondais que des choses vagues parce que je n’avais pas envie de m’engager dans une conversation. Ils continuaient à me poser des questions sur ma vie actuelle mais je sentais que c’était plus pour combler les silences remplis de malaise que pour avoir des réponses car à force ils avaient compris que je ne dirais rien. Je voyais bien qu’ils s’inquiétaient énormément de mon mutisme mais ils se retenaient de me lancer sur le sujet.

 

Conscients de mon traumatisme, ils ne voulaient pas me brusquer et je crois qu’ils préféraient attendre. Avec le recul, je trouve qu’ils furent très patients et je pense qu’à leur place je n’aurais pas attendu aussi longtemps. Et puis, finalement ils se dirent que ça suffisait comme ça, que trois ans c’était beaucoup trop et que j’étais en train de passer à côté de ma vie. Ce week-end là débuta comme tous les autres avec les désormais traditionnelles questions de fin de semaine lors du dîner du vendredi soir. Ils n’abordèrent aucun sujet explosif lors de ce repas. La soirée se passa tranquillement devant une séance télévision et-ils ne dirent rien non plus quand je montai me coucher.

 

Mais à peine cinq minutes après être monté dans ma chambre, on frappa à ma porte. J’ouvris et vit mon père qui me dit qu’il fallait qu’on discute. Je savais bien que cela devait arriver un jour, je m’assis alors sur mon lit et il s’installa à côté de moi. Mon père, Bertrand de son prénom, était quelqu’un de très respecté quelle que soit la sphère dans laquelle il évoluait : famille, amis, travail. Il n’était pas forcément très grand avec son mètre 75, mais il avait quelque chose dans le regard et le visage qui en imposait. Ses yeux verts donnaient l’impression qu’il voyait à travers vous tandis que sa voix plutôt grave et posée passait au dessus de toutes les autres. Il était d’un naturel assez calme mais son côté compétiteur l’obligeait à toujours donner le meilleur de lui-même quel que soit le domaine. Je l’avais toujours admiré, même si je ne lui avais jamais dit, et je prenais ses remarques très au sérieux. J’avais toujours essayé d’obtenir son approbation et ses compliments dans ce que j’entreprenais, enfin, jusqu’au drame d’Amandine, parce qu’il était un modèle pour moi. Seulement, il était avare en compliments et il plaçait la barre de la réussite si haute qu’elle était presque impossible à atteindre. Je me souviens d’un nombre incalculable de fois où j’étais revenu d’une compétition ou de l’école avec une bonne note, un grand sourire aux lèvres, n’attendant plus que les félicitations de mon père, pour n’obtenir finalement que des critiques sur un détail négatif qu’il avait remarqué, oubliant totalement la prestation globale. Ses réactions étaient très dures et je le vivais mal mais cela avait eu pour conséquence de devenir l’homme que je deviendrai plus tard et pour cela je ne le remercierai jamais assez.

 

              -    Tu sais Arnaud, commença t’il en s’éclaircissant la voix, je pense qu’avec ta mère nous avons été suffisamment patient. Trois ans à supporter tes humeurs et tes silences sans rien dire, à te voir te détruire et te noyer dans ta solitude sans rien faire parce que nous nous disions qu’il fallait que tu t’en relèves tout seul et qu’il était normal que tu mettes du temps après ce drame. Seulement voilà, tu ne luttes pas, tu n’essaies pas d’ailleurs. Tu te complais dans cette attitude et tu te laisses sombrer petit à petit sauf que nous, tes parents, ça ne nous convient pas alors nous avons décidé d’intervenir.

 

                      -       Mais j’essaie papa, répondis-je tout en sachant pertinemment que c’était faux

 

                  -       Ne me mens pas s’il te plaît Arnaud, je te connais. Je vais t’avouer quelque chose que je n’avais pas prévu de te dire aussi tôt ; si j’ai toujours été aussi dur avec toi, si j’ai toujours insisté sur le moindre détail un peu moins bon, ce n’est pas que je ne voyais pas tes succès ou tous les efforts que tu faisais. Je voulais t’apprendre à te battre et à lutter pour donner le meilleur de toi-même, à te surpasser encore et encore, à donner toujours plus. J’ai toujours été fier de toi Arnaud, et c’est pour ça que je ne peux pas te laisser te détruire comme ça. Je comprends que tu souffres, que tu n’ailles pas bien, mais tu n’es pas le seul…

 

                   -       Non tu ne peux pas comprendre, tu n’es pas à ma PLACE, lui criai-je tout en lui coupant la parole. Ce n’est pas toi qui a perdu la fille que tu aimais et celle qui était tout pour toi

 

                     -       Je sais Arnaud, reprit-il d’une voix calme. Mais ce n’est pas une raison, ne vois-tu pas le mal que tu fais autour de toi ? Les gens que tu blesses parce qu’ils tiennent à toi et qu’ils s’inquiètent ? Tu n’es même pas capable de remarquer que ta propre mère a les yeux rougis par les larmes qu’elle ne cesse de déverser en te voyant te détruire. As-tu seulement vu les cernes qu’elle a sous les yeux à force de passer ses nuits à prier pour toi ?

 

                    -       Je…Je…je ne savais pas papa, répondis-je à voix basse, me rendant soudain compte à quel point j’avais été égoïste. Je ne voulais pas ça, mais c’est trop dur sans elle.

 

                 -       Mais justement, au lieu de tout garder pour toi, il faut te confier, parler à quelqu’un. Tu dois t’ouvrir aux autres et surtout les laisser entre parce que tu vas t’enfermer dans ta solitude et ça ne va rien arranger. La preuve, regarde où tu en es en ce moment, tu n’es pas mieux que le jour où Amandine est morte. Alors je ne dis pas que tu devrais toujours avoir le sourire et l’avoir oubliée, seulement au bout de trois ans tu aurais du remonter la pente.

 

                   -       J’y arrive pas, dis-je en éclatant en sanglots. Je l’aime papa, j’ai besoin d’elle, elle était ma force et sans elle je ne suis plus rien.

 

                    -       Il faut te battre Arnaud, m’encouragea mon père tout en me prenant dans ses bras. Je t’accorde que c’est un combat difficile mais je sais que tu peux le faire. Seulement pour ça il faut d’abord que tu le veuilles.

Il resta un long moment silencieux, me laissant pleurer dans ses bras. J’évacuais une partie de tout ce que j’avais accumulé en trois ans et cela me soulageait. Il me laissa quand j’arrêtai de pleurer en me faisant promettre d’essayer de me relever.

 

Cette nuit-là je fis beaucoup de cauchemars incluant Amandine et mes parents, si bien que ma nuit ne fut pas des plus reposantes. Je me réveillai tôt dans la matinée mais n’ayant pas envie de me lever, je m’offris le luxe de trainer au lit. Dans la pénombre de ma chambre, je repensais à la discussion de la vieille avec mon père. C’est vrai que j’avais été égoïste, je ne voyais que ma propre vie sans voir l’influence qu’elle pouvait avoir sur les autres.

 

Un miaulement derrière ma porte m’interrompit dans ma réflexion, c’était Lucky, un chat que nous avions recueilli après l’avoir retrouvé seul, au bord d’une route, alors qu’il était un tout petit chaton. D’où son nom qui signifiait simplement qu’il avait eu de la chance que nous nous le trouvions sans quoi il aurait sans doute fini écrasé sur le bord de la route. Je me levai et lui ouvris la porte, il émit un bref ronronnement de plaisir, rentra dans la chambre et s’installa sur mon lit. En refermant la porte je remarquai une enveloppe sur le sol. Je m’en saisis, il y avait mon nom dessus te je reconnus l’écriture de ma mère.

 

Je n’avais pas besoin de ça pour deviner qui était l’auteur de cette lettre, c’était typique de ma mère. Au contraire de mon père, Julie de son prénom, n’aimait pas beaucoup parler. Pour beaucoup, elle passait pour quelqu’un de timide, discrète, voire même effacée. Il y avait sans doute un peu de ça, mais elle trouvait surtout que les mots pouvaient toujours être mal interprétés à l’oral parce qu’ils étaient sortis sans vraiment peser les conséquences qu’ils pouvaient avoir. A contrario, l’écriture permettait de réfléchir aux différentes interprétations possibles et donc de bien choisir ses mots. Cette façon de penser définissait à elle seule sa personnalité : réservée, peu encline à se livrer sur ses sentiments, elle préférait laisser les débats aux autres et se contentait, la plupart du temps, d’écouter. Il était très difficile de savoir ce qu’elle pensait et il m’avait fallu beaucoup de temps pour être capable de discerner les détails de son visage et dans son comportement permettant de deviner ce qu’elle pensait. Autant dire que pour quelqu’un qui ne la connaissait pas, ou peu, cela devenait mission impossible et il prenait son attitude pour de la froideur. Ce qui était totalement faux puisque ma mère était quelqu’un d’extrêmement sensible. Au niveau physique, elle était blonde avec de jolis yeux marrons, elle n’était pas très grande mais si mince qu’elle paraissait d’une plus grande taille qu’elle ne l’était. Je trouvais qu’elle avait un charme fou et je me souviens que lorsque j’étais petit je me disais que je voudrais une femme comme elle quand je serais grand. Je n’avais jamais eu de véritable discussion avec ma mère, étant un peu comme elle au niveau du caractère, les blancs étaient nombreux lorsque nous étions tous les deux mais au fond je crois qu’on se comprenait sans parler.

 

J’ouvris l’enveloppe, et en sortis une feuille écrite recto-verso. Je commençai donc la lecture.

 

« Arnaud,

 

Tu vas sans doute râler avec cette lettre en te disant qu’après ton père c’est à mon tour de te faire la morale. Il ne faut pas que tu le vois de cette façon mais plutôt comme une aide que j’essaie de t’apporter afin que tu repartes de l’avant.

Il est vrai que nous avons attendu longtemps, mais tu sais très bien que ton père et moi avons toujours prôné une éducation stricte tout en te laissant la liberté d’apprendre par toi-même le plus tôt possible. T’apprendre à te débrouiller seul le plus rapidement possible car il nous a semblé que c’était la clé pour s’en sortir dans la vie.

 

Je t’ai vu t’enfoncer petit à petit dans le marasme ambiant de la disparition d’Amandine. Tu n’as pas besoin de me dire que tu tenais beaucoup à elle, il suffisait d’observer la façon que tu avais de la dévorer des yeux, ou de la couver comme si elle avait été le trésor le plus précieux au monde. Quand on a appris son accident et la situation critique de son état, j’ai tout de suite su que tu aurais le plus grand mal à t’en remettre. Quand vous étiez ensemble, ou quand tu parlais d’elle, on pouvait lire dans tes yeux qu’elle était plus qu’une copine, plus qu’une amourette de collégien, et c’était pareil pour elle. C’est rare de voir des sentiments et une alchimie aussi forts, même à l’âge adulte et si tous les mariages naissaient de relation comme ça il n’y aurait aucun divorce. C’était une chance incroyable et c’est pourquoi je peux imaginer l’état de désolation dans lequel tu t’es retrouvé.

 

Mais malheureusement la vie est souvent injuste, tu as beau te demander pourquoi toi, il n’y a pas de raison particulière et ce n’est pas parce que tu aurais fait quelque chose de mal. C’est le hasard, le destin si tu préfères, et tu ne peux rien y faire. Te détruire et te laisser sombrer ne la ramènera pas, cela ne te fera pas sentir plus proche d’elle. Je sais que c’est dur mais elle n’est plus là et tu ne la reverras plus. C’est fini et même si tu ne l’acceptes pas c’est la triste réalité des choses. Tout ce que tu peux faire, c’est continuer à avancer, reprendre ta vie et en profiter pour toi, et pour elle. Parce qu’avec ce que vous avez vécu, il y a une part d’elle qui vit en toi.

 

Si tu es dubitatif là-dessus, si tu n’as pas envie de te battre, demande-toi ce qu’Amandine aurait voulu que tu fasses après sa mort. Crois-tu qu’elle aurait aimé te voir dans cet état ? Elle qui est une battante, qui t’as appris à te relever encore et encore ; aurait-elle était d’accord avec ton refus de vivre ? Réfléchis bien à ça et tu te rendras compte qu’elle t’aurait poussé à continuer, à ne pas lâcher parce qu’elle était comme ça Amandine. Alors si tu ne veux pas te relever pour tes parents, si tu ne veux pas te relever pour toi, fais-le pour elle, pour qu’elle soit fière de toi. Tu ne vis plus juste pour toi désormais mais pour elle aussi et tu te dois de lui offrir les plus belle choses possibles. Alors bats-toi, sois fort pour elle » 

 

La lettre me fit pleurer, c’était la seconde fois dans le même week-end. Mes parents m’avaient fait comprendre la même chose en le disant de deux façons différentes et ils avaient raison j’avais été stupide. Il fallait maintenant que je trouve la force de me relever mais quelque chose me bloquait et je n’arrivais pas à en déterminer la source. Le reste du week-end se passa comme s’il ne s’était rien passé. Mes parents avaient dit ce qu’ils avaient à dire et maintenant c’était à moi de jouer, ils savaient qu’il était inutile d’en rajouter une couche.

 

Durant toute la semaine qui suivit je cogitai énormément sur moi, sur ces trois années, sur Amandine. Je fus encore moins présent auprès de mes amis qu’habituellement c’était pour dire. Je sentais le poids de la culpabilité, et de tout ce que je gardais en moi depuis sa mort m’écraser à nouveau sans savoir ce que je devais faire.

Plus je réfléchissais, moins je m’en sortais, c’était un cercle sans fin ; j’en avais même perdu le sommeil. Moi qui étais décidé à me battre le samedi matin, voilà que me je retrouvais dans un état encore moins bon qu’avant.

J’avais besoin de parler, de me confier, de me libérer de tout ce que j’avais gardé en moi depuis toutes ces années et la seule personne avec qui je voulais le faire c’était Amandine. Personne d’autre ne me venait en tête, c’est à elle que je voulais dire que ça n’allait pas, que je n’y arrivais pas sans elle, que j’essayais de continuer à vivre malgré tout mais que c’était dur… Mais elle était morte, plus jamais elle ne m’écouterait, plus jamais elle ne prendrait mes mains pour me rassurer.

 

Et soudain les mots que mon père avait prononcés à l’église me revinrent à l’esprit : « Alors dis-lui maintenant, me répondit mon père, je sui sûr que là où elle est elle t’entend et qu’elle sera toujours près de toi ». Une évidence me sauta alors aux yeux, comme si j’avais été aveugle durant tout ce temps, et je sus qu’il fallait que je me rende sur sa tombe pour rattraper le temps perdu et m’excuser de ma si longue absence.

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