Chapitre 3 : Ce jour où je suis devenu adulte

Je quémandais chaque jour auprès de mes parents pour m’emmener à l’hôpital voir Amandine et ils refusèrent à chaque fois, je me demandais bien pourquoi. J’avais tellement de choses à lui dire et je ne voulais pas attendre qu’elle guérisse pour ça. Je me disais que si je lui avouais mes sentiments elle aurait envie de revenir plus vite.

Passé le premier jour après l’accident, au collège tout le monde repris une activité normale sans prêter attention à l’absence d’Amandine. J’avais l’impression que tout le monde l’avait oublié et cela avait tendance à m’agacer. Je me forçais à prendre sur moi, et à suivre les cours mais ce fut difficile. Je n’avais que peu d’intérêt pour ce que les profs racontaient et à la place des notes, je n’avais de cesse d’écrire son prénom sur toutes mes feuilles. Pendant les pauses, je m’échappais aux regards et me réfugiait là où elle m’avait embrassé. Je me repassais cette image d’Amandine qui me tire par le bras jusqu’ici et qui me donne un baiser sans rien dire. Je me suis battu plusieurs fois contre des camarades qui lançaient des rumeurs sur Amandine, ce qui m’a valu plusieurs colles. J’avais bien conscience que j’avais droit à un traitement de faveur du fait de ma situation actuelle car en temps normale c’était l’exclusion pour plusieurs jours que j’aurais risqué. Même mes parents ne me disputaient pas en me voyant revenir débraillé et accompagné d’heures de colles. Ca m’aurait peut-être fait du bien qu’il réagisse normalement et qu’ils ne me traitent pas comme un petit garçon qu’on veut protéger de la réalité.

Je crois qu’ils n’arrivaient pas à gérer la situation non plus ; ils allaient à l’hôpital régulièrement parce que j’avais passé tellement de temps avec Amandine qu’ils la considéraient un peu comme leur fille et de cette façon ils pouvaient me donner des nouvelles mais je sentais bien qu’ils me cachaient certaines choses.  D’une certaine façon, leur manière de me protéger, de faire barrage à la situation actuelle me confortait dans un monde imaginaire que je me construisais à base de leurs mensonges. Je parlais de moins en moins, mais cela arrangeait mes parents, ils n’avaient ainsi pas à s’expliquer ou à parler de sujets désagréables. Je continuais à leur demander l’autorisation d’aller à l’hôpital, mais ils s’évertuaient à refuser encore et encore, prétextant que les jeunes de mon âge n’étaient pas autorisés dans cette zone.

Deux semaines se passèrent comme ça, Amandine me manquait terriblement et je n’avais pas l’impression qu’elle allait mieux. De ce que mes parents m’en avaient dit, son état était stable et elle était toujours dans le coma mais les médecins ne savaient pas quand elle se réveillerait. Le lundi 11 Février 1980, je ne me sentais pas très bien, j’étais patraque comme si je couvais quelque chose. Je restais cependant toute la journée en cours, pour éviter de me retrouver tout seul chez moi et penser encore plus qu’ici. Au moins en cours, il y avait du bruit, et je pouvais essayer de me raccrocher aux paroles des professeurs. En rentrant à la maison, j’aperçus maman assise dans le noir dans la cuisine.

- Maman ? l’appelai-je. Qu’est ce que tu fais dans le noir ?

Je posais la question tout en connaissant pertinemment la réponse au fond de moi. De plus, j’entendais ses sanglots. Elle ne me répondit pas et se leva, doucement, comme écrasée par tout le poids du monde. Elle s’avançât dans ma direction et me prit dans ses bras en me serrant fort, très très fort contre elle.

- C’est Amandine, parvint-elle à glisser entre deux sanglots, elle est… elle est… elle est morte aujourd’hui.

Maman craqua complètement et me serra encore plus fort. Moi, j’avais disparu à cette annonce, j’étais mort au moment même où les mots m’étaient parvenus aux oreilles. Je ne pleurais pas justement parce que j’étais mort, j’étais dans l’incapacité de ressentir quoi que ce soit. J’étais devenu un poids mort dans les bras de maman, je ne pouvais plus, je ne suis même pas certain que je respirais encore. Je me laissai aller, et je tombai soudain dans les pommes. Quand je repris conscience, j’étais dans mon lit, papa et maman étaient penchés au dessus de moi, le visage en larmes. J’espérais ne pas avoir trop inquiété maman avec cette baisse de tension, j’avais eu envie de m’excuser, mais les mots ne voulaient pas sortir, alors je refermai les yeux. Mes parents m’embrasèrent chacun leur tour sur le front et quittèrent ma chambre.

Je fis de nombreux cauchemars durant cette nuit-là, tous avec Amandine. Elle m’appelait, me reprochant de ne pas l’avoir sauvée, de ne même pas être venue la voir, ni même de lui avoir dit que je l’aimais. Elle me criait toutes les pires méchancetés au visage. En réalité ce n’était que l’expression de ma propre culpabilité. Ce fut le plus grand regret de ma vie de ne pas être allée voir Amandine ; bien sûr que j’avais demandé à mes parents mais j’aurais pu insister plus que ça. Je ne le savais pas encore à l’époque mais ce regret ne me quitterait jamais et il imposerait un poids considérable sur mon âme toute ma vie.

J’avais baptisé le jour de la mort d’Amandine Armageddon, c’était symbolique puisque pour moi ce jour-là le mal avait triomphé du bien. Comme quoi la vie était vraiment différente des films en ce sens que, les gentils ne meurent que très rarement dans les fictions. Durant la semaine qui suivit son décès, je ne quittai pas ma chambre, j’avais perdu toute volonté de bouger, de me nourrir, et je me laissais aller. Mes parents ne m’obligèrent même pas à retourner en cours, tant ils se doutaient de la difficulté à faire face à cette situation.  Je les voyais bien tous les efforts qu’ils faisaient tous les deux pour m’aider à remonter la pente, même s’ils comprenaient qu’au fond seul le temps pouvait m’aider.

Le jour de l’enterrement, ce fut la fin du monde parce que même si je savais qu’Amandine ne serait plus jamais là, quelque part j’avais ce stupide sentiment d’espoir qui me disait que tout ceci était irréel. Seulement là, ça devenait réel, de voir le cercueil et toutes ces personnes l’air triste et les yeux humides pour lui rendre un dernier hommage. Toute sa famille était présente ; moi je connaissais seulement ses parents et ses deux sœurs et vu l’état dans lequel je me trouvais je n’osais pas imaginer le leur, d’ailleurs, ses sœurs n’arrêtaient pas de pleurer.  Sa mère se cachait derrière un grand chapeau noir et des lunettes de soleil pour dissimuler son chagrin. Seul son père ne pleurait pas, même si on pouvait lire la tristesse sur son visage tiré comme s’il avait vieilli d’un coup. Il devait sans doute retenir ses larmes pour se montrer fort. J’avais toujours associé les églises à des moments barbants, certes, mais surtout joyeux comme les mariages et les baptêmes. Pour la première fois je voyais ce lieu de culte sous un autre angle et je ne le perçu plus jamais comme avant par la suite. En entrant dans l’église, je ne pleurais pas, cela me perturba et j’eus l’impression de ne pas avoir de cœur par rapport à toutes ces personnes qui semblaient au comble de la tristesse. Je me sentais jugé et observé et cela me mettait mal à l’aise. Pourquoi est-ce que je ne pleurais pas ? Bien sûr que j’étais triste mais avant même ce sentiment, j’étais surtout vide. Mon esprit était sorti et avait laissé mon corps sur pilotage automatique. Je m’assis au fond de l’église afin de me cacher de tous ces regards qui me semblaient dirigés vers moi. La cérémonie débuta et le prêtre prit la parole, je fus très vite agacé de l’entendre parler de quelqu’un qu’il ne connaissait pas, de la décrire comme n’importe quelle autre jeune de son âge qui serait morte à sa place… Ce n’était pas n’importe qui mais Amandine et elle n’était pas comme tout le monde ; elle avait sa propre personnalité, sa façon bien à elle de sourire, elle avait un rire peu commun qui avait pour effet immédiat de faire sourire les personnes qui l’entouraient, etc. C’était Amandine, pas « une fille parmi tant d’autres » et il n’avait pas le droit de parler d’elle comme ça ! Bien sûr que ce qu’il disait était beau et gentil mais il ne parlait pas d’elle et ça, ça me faisait mal au cœur. Etait-ce ça que les personnes connaissant peu Amandine retiendraient d’elle ? Je fulminais intérieurement, mais cette colère était en fait le palliatif à ma tristesse, à cette impuissance dans sa mort, à cette injustice de la perdre ; elle reflétait cette colère sourde dirigée vers cette personne qui avait tué Amandine. Des larmes me montèrent aux yeux, ma colère avait ramené mon esprit et celui-ci évacua toute la tristesse accumulée, laissant échapper des larmes qui ne cessèrent pas de rouler sur mes joues. Le prêtre s’arrêta de parler et demanda au père d’Amandine de prendre sa place. La tension et l’émotion dans l’église grimpa d’un cran lorsqu’il se leva de sa place et dirigea vers l’estrade et le micro. Il commença à parler, sa voix vibrait, prête à se briser. Les larmes qu’il retenait, s’échappaient par sa voix mais il restait digne et fort malgré tout. Il tenait ce rôle parce qu’il le devait pour sa femme et pour ses deux autres filles ; il devait être le phare auquel se raccrocher. Le père d’Amandine s’appelait Philippe, il était d’une stature assez imposante et inspirait le respect. Il était blond, avec de yeux bleus azur, c’était de lui qu’Amandine tenait ses si jolis yeux. Il était dirigeant d’une société, dont je ne connaissais pas l’activité à l’époque, il faut dire qu’à mon âge je m’en souciais peu mais je su plus tard qu’il s’agissait d’une maison d’édition. C’était quelqu’un de très stricte en affaire, très droit en général et il fallait que tout soit organisé avec lui, pas de place à l’improvisation ce qui donnait un cocktail détonnant avec sa femme, Guylaine, qui était plutôt dans le moment présent et les surprises. A côté de cet aspect stricte, il était doté d’une gentillesse extrême et aurait tout donné pour le bonheur de ses enfants, il n’avait de cesse de les pousser à donner le meilleur d’elles-mêmes et il était très fier d’elles même s’il avait toujours été avare en compliment. Il était d’un naturel réservé et avait du mal à exprimer ses sentiments. Il n’y avait pas de préférence, il aimait ses trois filles de la même façon. Son discours eut le don de faire redoubler mes larmes, il avait si bien décrit Amandine que j’avais l’impression de la voir debout à côté de lui avec son grand sourire. Son hommage était merveilleux et je suis persuadé qu’Amandine aurait été gênée par tant de compliments parce qu’elle n’imaginait pas que son père puisse penser tout ça et l’aimer autant. Ce sont des choses qu’il regrettait de ne pas lui avoir dit de son vivant et c’est là-dessus qu’il termina son discours. Mes parents m’entouraient et, voyant que je craquais complètement, mirent chacun une de leurs mains sur mes épaules comme pour me transmettre du courage. Après cela, ce sont les personnes des pompes funèbres qui prirent la parole pour organiser les hommages à la famille et la sortie en direction du cimetière. Je ne me sentais pas bien et mes parents le remarquèrent à la pâleur de mon visage. Ils me firent sortir de l’église afin que je prenne l’air ce qui eut pour effet immédiat de me revigorer un peu. Les gens sortirent dans un flot continu, la plupart ayant encore des mouchoirs à la main et les yeux humides.

Une fois tout le monde sortit, les employés de pompes funèbres organisèrent la procession vers le cimetière et seules les personnes vraiment proches se dirigèrent dans cette direction par une lente marche, encadrant le corbillard. La mise en terre fut pour moi un moment insoutenable, mais je n’étais pas le seul ; je voyais les sœurs d’Amandine s’effondrer dans les bras l’une de l’autre, même leur père ne put retenir ses larmes. Ce fut trop pour moi et je quittai brusquement le cimetière en courant, avant même que l’enterrement se termine. Peu de monde avait remarqué ma fuite, ma mère avait voulu partir à ma poursuite mais mon père l’avait retenue par le bras.

Je repris la direction de l’église, arrivé devant, je ressentis le besoin d’entrer. Je m’assis sur le banc le plus proche de l’autel et je commençai à parler à Dieu. Oui, moi qui n’étais pas croyant, entamais une discussion unilatérale avec Dieu. Je suis légèrement en dessous de la réalité quand j’utilise discussion car cela ressemblait davantage à un monologue au cours duquel je pris Dieu en grippe l’accusant de tous les maux en lui déversant toute la haine et la colère que j’avais accumulée depuis l’accident d’Amandine. Ce fut la première, et la dernière fois de ma vie que je parlai à Dieu parce que quelques temps après je trouvai quelqu’un de bien mieux pour me confier.

Je n’entendis même pas mon père entrer dans l’église et s’approcher de moi. Quand il me mit la main sur l’épaule, je le regardai les yeux remplis de larmes en lui demandant pourquoi la vie était aussi injuste.

Il s’assit alors à côté de moi et me dis ces mots :

- Tu sais Arnaud, la vie n‘est jamais juste et on ne choisit que peu de choses. Alors tout ce qu’il y a à faire c’est de profiter de chaque moment, de faire nos propres choix quand cela nous est possible et de vivre en paix avec soi-même selon ses propres convictions. Le but c’est que quelque soit le moment où tu regardes derrière toi, tu sois content de toi et que tu aies une certaine satisfaction de ce que tu vois. Il faut essayer, dans la mesure du possible, de vivre sans regret.

- Mais, c’est trop tard papa, je vivrai toujours avec des regrets désormais, lui répondis-je en pleurant.

- Et pourquoi ça ?

- Parce que je n’ai jamais dit à Amandine ce que je pensais vraiment d’elle, ni que je l’aimais… Elle ne le saura jamais maintenant alors qu’elle me l’a dit.

- Alors dis-lui maintenant, me répondit mon père, je sui sûr que là où elle est elle t’entend et qu’elle sera toujours près de toi.

Sur le moment, je pris mal sa dernière remarque et je lui répondis méchamment. Il ne réagit pas parce qu’il savait que cette colère était due à la souffrance que je ressentais. Je mis ses mots de côté, mais des années plus tard ils ressortirent de façon inattendue et une évidence s’imposa alors à moi.

Commenter cet article