Chapitre 2 : Amandine

Amandine, je l’ai rencontrée au CP, on avait alors quoi ? 7 ans ? C’est un peu loin maintenant mais je me souviens de la toute première fois, ce premier contact qui changea ma vie bien au-delà de ce que je pouvais imaginer ce soir-là.

C’était pendant une récréation, vous m’excuserez mais je ne me souviens plus du jour,  j’étais dans la cour et on jouait au foot avec mes copains. Je n’ai jamais été très bon au foot et déjà à cette époque là les autres l’avaient remarqué. Comme personne ne voulait de moi, on me mettait au but. La cour étant petite, il n’y avait qu’un seul but et donc les deux équipes devaient marquer dans le même avec l’obligation pour l’équipe qui reprenait le ballon de revenir au centre du terrain avant de pouvoir attaquer et tenter de marquer. Ce jour-là, j’avais un peu la tête ailleurs, ou plutôt, comme à mon habitude j’avais un peu la tête dans la lune, c’est peut-être pour ça que je n’étais pas très bon ; toujours est-il que sur un tir, je me suis pris le ballon en plein visage et que le choc m’a fait tomber. Je me suis écroulé par terre et tous les autres gamins m’ont entouré pour voir, j’étais pas mal sonné et incapable de me relever, en plus j’avais très mal au visage, j’avais l’impression qu’il était tout cassé. Personne n’est allé chercher la maitresse, personne n’a bougé dans ma direction, sauf elle. Elle, c’était Amandine, elle a fendu la foule de petits curieux qui m’entourait et s’est assise à côté de moi alors que je ne la connaissais même pas. Je ne sais pas si c’est la douleur qui me faisait halluciner, mais j’avais l’impression qu’un ange s’était installé à mes côtés avec ses cheveux noirs, ses yeux bleus lagons qui me transperçaient et son sourire empli de tendresse. Elle m’a pris la main, m’a laissé un baiser sur le front et m’a dit que la maitresse arrivait. Quand la maitresse s’est approchée, elle a renvoyé tous les petits curieux dans leur classe, et elle a également dit à Amandine de retourner avec les autres. C’est d’ailleurs à ce moment-là que j’ai appris son prénom. Amandine a refusé en répondant qu’elle voulait attendre avec moi. J’espérais une seule chose : que la maitresse lui permette de rester avec moi. La douleur me montait les larmes aux yeux tandis qu’Amandine tenait toujours ma main. La maitresse nous regardait de façon attendrie et céda donc à son désir. Les pompiers arrivèrent 10 minutes après et m’emmenèrent à l’hôpital, Amandine me lâcha la main et la maitresse monta avec moi dans le camion. Une fois à l’hôpital, un médecin m’examina, il me dit que ce n’était rien, juste un coup et un peu de sang. Mes parents m’attendaient à la sortie de la salle d’examen. Ils se précipitèrent d’abord vers le docteur pour savoir ce qu’il en était, et une fois qu’ils furent rassurés maman vint me prendre dans ses bras et je craquai, versant toutes les larmes de douleur que j’avais soigneusement conservées pour paraître fort devant les autres.

Le lendemain il fallut retourner à l’école avec ma tête un peu déformée, c'est-à-dire le nez tout boursouflé et un œil au beurre noir, j’étais devenu la bête de foire pour les autres et tout le monde me lançait des regards insistants. Dans l’allée qui menait à l’école, je suivais un groupe mené par Richard, le garçon le plus populaire des CP. Il rendait tout les CP jaloux car toutes les filles étaient après lui et même les garçons l’admiraient. En se retournant il m’aperçut, il s’arrêta, me jeta un regard plein de dédain et tout en reprenant son chemin me qualifia tout haut de Quasimodo ; blague qui eut pour effet de faire se retourner dans ma direction tout le groupe avec lui. Ils se mirent tous à rire de moi et je n’eu qu’une seule envie me cacher sous terre. Blessé par cette attaque, je baissais la tête au sol et entrepris sur un coup de tête de faire demi-tour, quand une main se saisit de la mienne et qu’on me glissa à l’oreille :

- Laisse-les donc se moquer, ils sont si stupides et feraient n’importe quoi pour plaire à Richard. Allez viens avec moi.

Je relevai la tête et reconnus aussitôt Amandine, je lui fis un sourire et la remerciai pour ce soutien aussi inattendu qu’agréable. Nous avons finalement passé toutes nos pauses ensemble et j’en ai réussi à oublier mon visage abîmé.

Amandine était comme ça, toujours à aller à l’encontre des idées reçues, à suivre son cœur et ses envies même si tout le monde allait dans le sens inverse. Elle ne se laissait guider par personne et prenait les choses en main sans jamais se défausser. Elle était volontaire, généreuse même si elle m’agaçait parfois tant elle pouvait être têtue quand elle avait pris une décision. Amandine avait beaucoup de charme et de succès auprès des garçons et je m’étais souvent demandé ce qu’elle pouvait me trouver à moi qui étais plutôt d’une allure classique et passe-partout.

Même après ma guérison, nous sommes restés ensemble et plus nous avancions dans l’âge plus nous étions proches. Amandine était quelqu’un qui avait une grande confiance en elle, contrairement à moi, et c’est elle qui me portait en avant. Dans notre amitié, les rôles étaient inversés puisque c’était elle la personne forte qui me défendait alors que j’étais rempli de doutes et de peurs. Nous sommes très vite devenus inséparables mais entre nous il était simplement question d’une profonde amitié et rien de plus. De toute façon, en primaire l’amour était vraiment une notion très abstraite et avoir une amoureuse ne voulait pas dire grand-chose. Nous étions très régulièrement fourrés chez l’un ou chez l’autre et Amandine m’emmenait toujours faire les 400 coups.

Souvent nous ne faisions que discuter et raconter des âneries, il faut dire qu’elle avait une joie de vivre communicative et même les personnes les moins expressives avaient tendances à sourire en sa présence.  Je ne dérogeais pas à la règle et être avec elle me faisait un bien fou.

Les années sont passées : CE1, CE2, CM1, CM2, puis ce fut le collège et pour la première fois nous ne fûmes pas dans la même classe. Amandine était de plus en plus jolie, elle commençait à devenir une vrai jeune fille et son arrivée au collège le confirma. Beaucoup de garçons devinrent ses prétendants mais ils se faisaient systématiquement recaler, ils ne lâchaient pas l’affaire malgré tout espérant qu’elle change d’avis avec le temps. Ne pas être dans la même classe ne nous éloigna pas le moins du monde ; bien sûr nous avions d’autres amis avec qui nous passions du temps, mais nous en gardions toujours pour nous deux, plutôt en dehors des journées de cours.

Avec le recul que j’ai aujourd’hui, je sais que si elle rejetait tous ses prétendants c’est qu’elle voulait plus que de l’amitié avec moi et qu’elle s’en était rendu compte. Moi je ne voyais rien car j’avais bien trop peu confiance en moi pour ne serait-ce que l’envisager. Pourtant j’aurais dû le remarquer car elle faisait régulièrement des allusions à ses sentiments, même quand nous passions une soirée dvd, elle était plus proche physiquement de moi ; mais je restais aveugle à ses appels du pied.

C’est en 5ème que je me suis rendu compte que j’éprouvais plus que de l’amitié pour Amandine. Elle avait dû se lasser de m’attendre car elle céda aux avances d’un de ses camarades. Elle ne me l’avait pas dit et ils étaient très discrets au collège. Seulement, même si on se voyait encore régulièrement, elle avait souvent d’autres choses à faire, choses dont elle ne voulait même pas me parler. Et puis un soir en sortant du collège un peu en retard, je la surpris en train d’embrasser quelqu’un…Je restai scotché sur place, je n’avais jamais envisagé qu’Amandine puisse être avec quelqu’un d’autre que moi. Je me cachai pour qu’ils ne m’aperçoivent pas et j’attendis qu’ils s’en aillent. En même temps je réfléchissais à ce sentiment de jalousie qui m’avait envahit en les voyant enlacés. Etait-ce simplement le fait qu’elle ne me consacre plus autant de temps ? Ou avais-je des sentiments pour Amandine que je m’étais caché jusqu’à présent ? Les semaines passèrent et je mourrais d’envie de lui dire que je l’avais vue, que je savais, mais puisqu’elle n’en parlait pas je gardais le silence. J’étais encore troublé car après tout ce temps je ressentais toujours cette jalousie, cette pointe d’injustice intérieure qui me disait que ça aurait dû être moi. Seulement je m’étais réveillé trop tard et je n’avais plus qu’à m’incliner. Je tins encore plusieurs semaines, Amandine était radieuse et heureuse, mais un soir lors de l’une de nos séances films je ne pus m’en empêcher.

- Il faut que je parle de quelque chose Amandine, lui dis-je d’un air sérieux

- Ca a l’air vraiment important vu le ton que tu prends, répondit-elle en se moquant

- Voilà, je… Ca fait un moment que je voulais t’en parler, mais je… Je ne savais pas vraiment comment. A vrai dire j’aurais aimé que ça vienne de toi.

- Je t’ai vu Arnaud, ce jour-là à la sortie du collège je t’ai vu. Mais j’attendais que toi tu en parles. Alors oui, je sors avec quelqu’un et tout se passe bien.

- Mais il n’y a pas que ça. J’ai été stupide tu sais, je me suis enfermé dans notre relation d’amitié et je n’ai pas voulu en sortir mais en te voyant avec quelqu’un je me suis rendu compte que je ne voulais pas d’une simple amitié. J’ai réalisé que j’avais des sentiments pour toi…

- Mais j’ai quelqu’un aujourd’hui Arnaud, depuis plus d’un an j’essaie de te faire comprendre que tu me plais. Et toi tu attends que je sois avec quelqu’un pour te réveiller ? Mais tu crois quoi ?

- Rien, enfin si, je… tu le sais que je n’ai pas confiance en moi alors pour moi il ne pouvait rien y avoir et je crois que je me suis enregistré ça dans un coin de la tête.

Amandine me prit les mains, je relevai la tête et elle était si proche de moi que je ne pus m’empêcher de l’embrasser. Je n’eu même pas peur qu’elle me rejette, j’avais fait ça sur un coup de tête qui me surprit moi-même. Amandine ne reculât pas, au contraire, elle répondit à mon baiser. Quand nos bouches se séparèrent, elle se leva précipitamment du canapé, me regarda droit dans les yeux et me dit :

- T’es vraiment trop con Arnaud

Et sans que j’aie le temps de lui répondre quoi que ce soit elle avait quitté la pièce et s’était précipitée dehors pour rentrer chez elle. Je restai prostré là, sur le canapé comme un idiot, ne comprenant pas ce qu’il s’était passé. J’avais agi sans aucune réflexion et j’avais réussi à faire fuir et à fâcher la personne qui comptait le plus pour moi. Elle ne m’adressa pas la parole pendant plus d’une semaine et je le vécus très mal, je me rendais compte de tout ce que je perdais, mais j’étais également conforté dans l’idée que je voulais être avec elle. Je trainais ma peine dans le collège, quand un jour lors de la pause de 10h, je vis Amandine foncer sur moi comme une furie, me prendre par la main, et me traîner à l’écart tout en disant qu’il fallait que nous parlions. Une fois cachés de la vue de tous, derrière un des bâtiments, elle fit volte-face, puis sans un mot m’embrassa. Je ne compris pas tout de suite, mais je lui rendis son baiser. Nous nous embrassâmes durant toute la durée de la pause, échangeant des baisers passionnels et tendres, remplis de toute la vérité qui se révélait seulement maintenant. Lorsque la sonnerie retentit, elle repartit aussi vite qu’elle était venue sans prononcer le moindre mot.

J’eus toutes les peines du monde à me concentrer durant le reste de la journée, je n’arrivais pas à comprendre son geste, ou plutôt son baiser, alors qu’elle ne m’adressait plus la parole. Et puis elle n’avait rien dit, pas d’explications, pas de raisons ; Moi qui étais d’un esprit très cartésien, j’avais besoin de savoir ce que tout cela signifiait ; mais cette démarche représentait Amandine à la perfection : désinvolte, fonceuse et décidée. Je ne la recroisai pas de la journée alors que j’avais tout fait pour, à croire qu’elle m’avait volontairement évité pour ne pas avoir cette discussion qu’elle savait que j’attendais. Il faut dire qu’elle me connaissait par cœur, contrairement à elle je n’étais que très peu imprévisible, bien au contraire. La seule fois où je l’avais surprise était le soir de notre « premier » baiser, si on pouvait appeler ça comme ça, et encore je m’étais moi-même surpris. J’étais totalement son contraire en terme de personnalité : introverti, timide, discret, je n’aimais pas prendre de décision et je cherchais au maximum à contenter tout le monde pour éviter toute prise de position risquée. Je n’avais pas cet esprit aventurier et conquérant qu’elle portait si bien et c’est peut-être pour ça qu’elle m’attirait, nous étions différents, tellement différents. Amandine avait tendance à vivre au jour le jour, à profiter du moment présent, et à prendre tout ce qui arrivait de positif sans rien demander. En ce qui me concerne, et elle me le disait tout le temps, j’avais tendance à me poser trop de questions pour tout et rien afin de comprendre. Je cherchais toujours le petit détail, elle me trouvait tatillon et me répétais souvent de profiter de ce qui m’arrivait sans chercher le pourquoi du comment. J’étais persuadé qu’elle savait l’état dans lequel elle m’avait mis avec ce baiser suivi de sa fuite et qu’elle l’avait fait exprès.

Je l’attendis à la sortie du collège en fin de journée, ainsi je ne pouvais pas la rater, du moins je l’espérais. Elle sortit accompagnée de quatre copines mais quand elle me vit, elle leur fit la bise pour me rejoindre.

- Tu as passé une bonne journée ? me demanda-t-elle avec son petit sourire en coin empli de satisfaction.

- Arrête de jouer Amandine, c’est pas drôle. Tu me fais la tête pendant plus d’une semaine et ensuite tu m’embrasses comme ça sans un mot. Ca rime à quoi ?

- Et toi ? Tu as bien attendu que je sois avec quelqu’un pour m’embrasser, où est la différence ?

- Oui mais c’était différent, je …

- Stop Arnaud n’en reparlons pas, dit-elle tout en me coupant. Je sais que j’ai coupé les ponts mais j’en avais besoin après ta déclaration. Je ne savais plus où j’en étais et je devais faire le point. Le baiser de ce matin, c’était la représentation de ma décision ; quand à mon silence, c’était une petite vengeance pour te faire réagir un peu.

Tout en terminant sa phrase, elle se rapprocha de moi, me prit la main et posa sa tête sur mon épaule. J’étais passé en quelques secondes d’une grande inquiétude à sentiment de joie et de plénitude.

Voilà, je crois que ce sont ces différentes parties de notre histoire qui définissent le mieux Amandine, parce que la réduire à une description physique ça aurait été comme ne pas la décrire du tout. Nous avons passé un peu plus d’une année ensemble jusqu’à cet accident : une année merveilleuse. Amandine était faite pour moi, j’en étais persuadé et nous vivions un bonheur intense. Nos personnalités s’accordaient à la perfection et nous étions sur la même longueur d’onde. Je ne compte plus tous les fous rires, les moments tendresses, les baisers que nous avons échangés tous les deux. Nous étions amoureux, vraiment, pas comme la plupart des adolescents de notre âge. Il y avait en plus des sentiments, cette complicité et cette confiance en l’autre qui permettaient de nous confier et de vivre pleinement notre histoire.

Il y avait à peine une semaine, elle m’avait dit son premier « Je t’aime ». Ca m’avait touché à un point que je ne croyais pas possible. Je le pensais aussi depuis un bon moment déjà, mais je ne lui avais pas dit. Je réfléchissais toujours trop et j’avais peur que le dire apporte du mauvais, une idée stupide j’en conviens. Je regrettais encore plus de ne pas lui avoir dit maintenant qu’elle avait eu son accident et qu’elle était dans le coma.

J’aurais aimé revenir en arrière, lui dire que je l’aimais et que malgré mon jeune âge j’étais persuadé qu’elle était la femme de ma vie. Et soudain, je réalisai ce qui était arrivé…

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